Marc-Yvan Coulombe / BabillArt Montréal
Le théâtre Espace libre commence l’année 2026 avec Le diptyque du fleuve, une pièce sarcastique, mettant en lumière les rouages de la corruption et de la désorganisation qui ont mené à la chute de la Nouvelle-France. Après des années de recherches historiques, l’auteur Sébastien Dodge a aussi voulu montrer qu’aujourd’hui encore, le Québec est sous l’emprise d’une certaine culture de la magouille.
Huit comédiens, dont, Jean-François Casabonne, Patrice Dubois, Laurence Latreille et Jean-Moïse Martin, incarnent les nombreux personnages de cette histoire agrémentée par une riche composition musicale de Flore Laurentienne (Mathieu David Gagnon).
Des envoyés de Louis XV
D’entrée de jeu, l’action se déroule après la chute de la forteresse de Louisbourg, passée aux mains de l’armée britannique, en 1758. Huit stratèges du régime français, responsables de la défense du territoire, joués indifféremment par des comédiens ou des comédiennes, se réunissent, à différentes étapes de l’avancée de la Royal Navy dans l’estuaire du fleuve Saint-Laurent. Leur but est d’analyser les meilleures tactiques militaires à déployer pour sauver la colonie face à une imminente conquête.
Sous leurs perruques, les interprètes incarnent des hommes d’influence nommés par le roi Louis XV; ils s’expriment en langue québécoise et ça passe très bien. À travers diverses réunions d’état-major, ils résument habilement les enjeux et les déboires de cette guerre qui se traduira, notamment, par la bataille perdue des Plaines d’Abraham.
Stratégies avortées, ordres annulés et appels de renforts auxquels Paris est restée sourde se traduiront par la défaite française et la Conquête de la colonie par la Grande-Bretagne.
Des citations de Montcalm
L’auteur dit avoir puisé dans les nombreux échanges épistolaires entre les principaux joueurs du côté français. Il a notamment repris des citations de Montcalm et plusieurs répliques de François Bigot. Cet administrateur colonial français est passé à l’histoire comme un symbole de corruption et comme l’un des responsables de la chute de la Nouvelle-France.
Pareil survol historique entraîne inévitablement des raccourcis discutables dans un spectacle qui dure, au total, environ 1h 40. Même si ce récit dense peut être parfois difficile à suivre, l’essentiel est exprimé clairement, dans cette première partie du diptyque. On comprend que la tragique tournure des événements a eu pour effet que le peuple de Nouvelle-France a été coupé de ses racines et dépossédé de ses avoirs, en étant alors soumis à un régime militaire britannique.
Le Saint-Laurent témoin de notre histoire

À mon sens, là où Le diptyque du fleuve se gâte, c’est lorsqu’on fait un saut de plus de 260 ans, pour plonger dans un univers tragi-comique qui se déroule à notre époque, sous la pression d’une nature déréglée.
Le personnage central de cet acte intitulé Jean de Laurentienne est un jeune homme qui négocie naïvement avec un fonctionnaire municipal pour l’achat d’une terre située en zone inondable. Malgré tout, la vente se conclut. On amorce sans tarder des travaux de remblayage et, sans surprise, le chantier devient un cauchemar avec des délais qui s’éternisent et des coûts exorbitants au profit de gens sans scrupules, tous métiers confondus!
Ce canevas déjà fort prévisible ne s’arrête pas là. L’environnement bucolique où l’on veut construire maison est perturbé par des coupes forestières sauvages, menées par des entreprises privées, avec la complicité latente d’administrations publiques négligentes. Le ton monte. Une certaine cacophonie s’empare du plateau où l’on parle parfois dos au public. On perd des mots.
Au sein de cette distribution inégale, on remarque l’excellent Patrice Dubois qui joue, notamment, le rôle de Montcalm. Pour sa part, Jean-Moïse Martin est irrésistiblement drôle en grand gaillard qui, par sa force et ses connaissances, semble pouvoir solutionner tous les problèmes de construction.
Un autre atout majeur de ce spectacle est la splendide musique de Flore Laurentienne qui ponctue le texte avec un remarquable doigté!
Enfin, dans le programme de la soirée, l’auteur précise que l’acte contemporain du diptyque se déroule, comme la première partie du spectacle, aux abords du fleuve Saint-Laurent, «témoin de la perte d’un pays». Notre «effondrement culturel, commercial, politique, économique, territorial et linguistique» serait «l’inévitable conséquence de ce traumatisme collectif transmis de génération en génération.»
C’est là une vision sombre, fataliste et questionnable de notre histoire.
Le diptyque du fleuve
Texte et mise en scène: Sébastien Dodge
Avec: Olivier Aubin, Jean-François Casabonne, Patrice Dubois, Myriam Fournier, Hugo Giroux, Laurence Latreille, Jean-Moïse Martin, Rebecca Vachon
Composition musicale: Mathieu David Gagnon (Flore Laurentienne)
Présenté à Espace libre, du 20 janvier au 7 février.

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