Opéra de Montréal: la bouleversante «Jenůfa» d’Atom Egoyan

Marc-Yvan Coulombe / BabillArt Montréal

Le public était au rendez-vous, samedi soir, à la salle Wilfrid-Pelletier, pour la première de trois représentations de Jenůfa du compositeur tchèque Leoš Janáček, dans une habile mise en scène d’Atom Egoyan, célèbre cinéaste canadien.

Il s’agit du spectacle qui a été présenté au Pacific Opera Victoria en 2017 et dont la reprise à Montréal, prévue pour novembre 2020, a été reportée en raison de la pandémie.

L’assistance a d’ailleurs suivi avec une grande attention, la tragique histoire d’infanticide, dont le livret est signé par le compositeur et inspiré de la pièce Její pastorkyňa (Sa belle-fille) de Gabriela Preissová.

Cet opéra, créé en 1904, est dirigé avec précision et sensibilité par la cheffe d’orchestre canadienne, Nicole Paiement.

L’opéra Jenůfa est présenté à la salle Wilfrid-Pelletier / Crédit: Vivien Gaumand

Disons-le tout de suite: Jenůfa est une œuvre sombre dont l’intensité dramatique se reflète dans une partition d’une grande puissance. Le drame aux multiples facettes se joue dans un petit village tchèque, où la religion et le regard d’autrui deviennent des carcans.

Or, Jenůfa porte l’enfant de Števa, un amant volage qui refuse de l’épouser. La belle-mère de la jeune femme, la Kostelnička, qui ne supporte pas l’idée de vivre une telle honte, ira jusqu’à commettre l’irréparable, dans le but d’éviter un scandale.

La soprano Marie-Adeline Henry (Jenůfa) et la mezzo Katarina Karnéus (Kostelnička), deux grandes voix, jouent leurs rôles de façon très convaincante. La première exprime subtilement la grande vulnérabilité de son personnage, dans un étrange dialogue avec son interlocutrice autoritaire qui ne recule devant rien pour imposer ses décisions.

Alors que tout semble perdu pour Jenůfa, déshonorée et en deuil de son bébé, voilà que Laca, l’homme qui l’a autrefois mutilée par jalousie, lui réaffirme son amour et s’engage à vivre avec elle, malgré tout. Ce récit tourmenté se termine par une scène où la lumière émerge enfin, à travers le pardon et le pouvoir transformateur de l’amour.

Le ténor Edgaras Montvidas (Laca) est remarquable à tout point de vue. Il transmet ses états d’âme avec d’infinies nuances à la fois dans son chant et ses gestes, qu’il s’agisse de la frustration qui le pousse à la violence ou de son évolution vers l’empathie et la patience.

Très bonne performance, également, de la part du ténor Isaiah Bell (Števa). Avec son charme naturel et sa voix mélodieuse, il excelle dans ce rôle de fanfaron et ivrogne superficiel.

L’imposante distribution de ce spectacle bénéficie de la complicité de la cheffe Nicole Paiement et de l’Orchestre Métropolitain qui interprète avec finesse cette musique complexe. Les voix ne disparaissent jamais sous la masse orchestrale. Les chanteurs sont mis en valeur du début à la fin de cet opéra en trois actes, interprété en tchèque, avec des surtitres en français et en anglais.

Marie-Adeline Henry (Jenůfa) et Katarina Karnéus (Kostelnička) / Crédit: Vivien Gaumand

La mise en scène d’Atom Egoyan est simple et efficace. Plusieurs moments cruciaux du récit ne réunissent que les principaux personnages. Autour d’eux, apparaissent sporadiquement des villageois, représentant le poids du jugement qui guette les protagonistes.

À travers les costumes de Debra Hanson, on perçoit un contraste entre la tradition et la modernité. Jenůfa et ses proches portent des tenues plutôt traditionnelles qui reflètent leurs valeurs morales. Les autres ont des vêtements de notre époque et ils arborent même des cellulaires! Fallait-il aller jusque là?

Quant au décor, il se résume essentiellement à ce qui semble être une meule brisée, symbolisant vraisemblablement le moulin de la famille Buryja, dont Jenůfa est une descendante.

Ce spectacle est une précieuse occasion de découvrir un opéra réputé et très rarement à l’affiche chez nous. En fait, durant les 45 ans d’existence de l’Opéra de Montréal, une seule autre production de Jenůfa a été présentée en 1997.

Jenůfa sera à l’affiche jeudi et dimanche prochains / Crédit Vivien Gaumand

Jenůfa

Salle Wilfrid-Pelletier, le 22 novembre

Reprises:

-Jeudi, 27 novembre, à 19h 30

-Dimanche, 30 novembre, à 14h

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