Marc-Yvan Coulombe / BabillArt Montréal
55 ans après sa création, la pièce de Michel Tremblay, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, revit dans une ingénieuse mise en scène, au Théâtre du Rideau Vert. Les comédiens Michel Charette et Madeleine Péloquin incarnent les parents d’une famille dysfonctionnelle, dans un troublant chassé-croisé théâtral avec leurs deux filles, interprétées par Catherine Paquin-Béchard et Rose-Anne Déry. Comment survivre à ses blessures d’enfance? C’est l’une des grandes questions de ce huis clos dramatique, construit comme une partition musicale où le présent et le passé s’entrecroisent continuellement.

D’entrée de jeu, une chanteuse country interprète une courte ballade mélancolique. C’est ainsi que Rose-Anne Déry se glisse habilement dans la peau de Carmen. Cette dernière gagne sa vie dans les clubs de «la Main» et elle vient visiter sa sœur, plusieurs années après la mort de leurs parents, dans une tragédie routière qui s’apparente à un «meurtre-suicide».
Le ton monte rapidement! Catherine Paquin-Béchard, très convaincante en Manon, voit sa soeur comme une dépravée du monde des cabarets et elle ne supporte pas que cette dernière lui fasse des remontrances. Carmen lui reproche, entre autres, de ressasser continuellement les malheurs de leur mère et les travers de leur père qui, un jour, dans un moment de colère, avait menacé d’emmener sa femme et leur fils en voiture pour en finir en fonçant sur un pilier de la Métropolitaine.

Or, les échanges houleux des deux jeunes femmes sont entrecoupés par des répliques acerbes de leurs parents. Progressivement, on découvre ce couple malheureux, à travers des disputes déchirantes que leurs filles n’ont pas toujours perçu de la même façon. Aux yeux de Manon, son père avait tous les torts. Mais, Carmen ne voit pas les choses du même œil.
Perdus dans le même décor
Ce brillant quatuor théâtral trouve écho dans une mise en scène simple et d’une grande efficacité! Henri Chassé place ses personnages dans un même lieu, alors qu’on est en présence de deux temporalités, Léopold et Marie-Lou étant décédés depuis plusieurs années.
Ce procédé vient souligner, entre autres, que Manon est encore embourbée dans son passé. Elle vit d’ailleurs toujours dans le logement familial.
Mais, de son côté, Carmen a-t-elle vraiment réussi à refaire sa vie, où cherche-t-elle plutôt à s’étourdir dans des plaisirs artificiels? Tremblay laisse judicieusement le spectateur se faire lui-même une idée.
Chose certaine, elles ont toutes les deux été marquées par le climat toxique de leur enfance. Elles qui épiaient continuellement leurs géniteurs se souviennent, entre autres, du dégoût de leur mère pour la sexualité : «Pour moé, faire ça, c’est cochon! C’est bon pour les animaux… Pis tu me verras jamais faire ça avec plaisir, Léopold, jamais! Jamais!»
Ces mots, Madeleine Péloquin les porte avec toute la rage de son personnage qui ne s’estompe en aucun moment!

Manon et Carmen n’ont pas oublié non plus les tirades de leur père, exaspéré de son rôle de pourvoyeur méprisé des siens.
«Toute ta tabarnac de vie à faire la même tabarnac d’affaire en arrière de la même tabarnac de machine! … Pis à part de ça, c’est même pas pour toé que tu travailles, non c’est pour ta famille! Tu prends tout l’argent que t’as gagné en suant pis en sacrant comme un damné, là, pis tu la donnes toute au grand complet à ta famille! Ta famille à toé! Une autre belle invention du bon Dieu! Quatre grandes yeules toutes grandes ouvertes, pis toutes prêtes à mordre… »
Michel Charette est criant de vérité dans ce rôle ingrat. On retient son souffle devant sa colère intérieure!

À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, dans une mise en scène d’Henri Chassé
Ce terrible conflit familial ne laisse aucune seconde de répit aux acteurs, ni au public tenu en haleine durant 80 minutes sans temps mort. Du début à la fin de cette cantate du désespoir, il est saisissant de voir ces quatre personnages si près physiquement et qui n’arrivent pourtant jamais à se comprendre.
À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, pièce emblématique de Tremblay, est bouleversante dans cette interprétation magistrale!
À toi, pour toujours, ta Marie-Lou
Texte de Michel Tremblay
Mise en scène d’Henri Chassé
Au Théâtre du Rideau vert, jusqu’au 28 février.
Crédit photo: Danny Taillon

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