L’émotion au-delà des statistiques
Marc-Yvan Coulombe / BabillArt Montréal
Malgré le consensus québécois autour de l’aide médicale à mourir, la pièce de théâtre documentaire, Club sandwich mayonnaise, soulève des questions sur cette pratique, tout en racontant une histoire personnelle et bouleversante. Cinq ans après la mort de l’humoriste Pierre Légaré qui a reçu l’AMM, sa fille Manuelle, entourée de trois comédiens, revit sur scène le choc ressenti lors du décès précipité de l’homme de 72 ans. On réussit ainsi à combiner l’émotion à l’analyse de statistiques sur l’aide médicale à mourir dont le Québec est le champion mondial. C’est déjà tout un accomplissement!

Dès l’arrivée des spectateurs dans la salle, les acteurs sont sur scène. Martin-David Peters qui incarne Pierre Légaré est couché sur un lit d’hôpital, entouré de ses enfants, quelques minutes avant de recevoir l’aide médicale à mourir. C’est alors que la véritable Manuelle Légaré s’amène comme narratrice de sa propre histoire.
D’entrée de jeu, elle nous prévient qu’elle n’est pas comédienne. Malgré tout, l’intensité de son témoignage est le moteur de cette pièce qui brasse la cage!
À travers son deuil douloureux, celle qui est rédactrice en chef de l’émission Tout le monde en parle, cherche à comprendre pourquoi on évite d’utiliser le mot «euthanasie». Elle se questionne aussi sur le sens qu’on donne à des vocables qui font l’unanimité comme «dignité».
Avec la complicité de son alter ego, Alice Pascual, l’autrice nous fait part des questions qui l’habitent, à la suite de ses entrevues avec divers spécialistes. Pourquoi le Québec devance les Pays-Bas et la Belgique qui ont pourtant été les premiers pays à autoriser l’aide médicale à mourir? Elle s’interroge aussi sur l’élargissement des critères d’admissibilité à l’AMM chez nous et sur le flou qui entourerait les soins palliatifs.
Ses réflexions sont développées dans des numéros théâtraux qui se déroulent pour la plupart dans une chambre d’hôpital. Autour de cet îlot central, Manuelle Légaré se déplace sur un passage surélevé qui évoque un couloir d’hôpital. La mise en scène de François Bernier qui a aussi collaboré au texte, contribue à bien situer les personnages et à la clarté des propos.
Par contre, les nombreux retours dans le temps (quatre minutes, une semaine, six mois… avant le décès de Pierre Légaré) alourdissent ce récit chargé.
On y aborde également la question de la banalisation de la mort. Le titre même du spectacle, Club sandwich mayonnaise, fait référence aux mots que l’humoriste aurait prononcé, vraisemblablement pour dédramatiser la situation, lorsqu’on lui a demandé s’il voulait l’aide médicale à mourir.
Sous cet angle, l’autrice montre du doigt la disparition des rituels de fin de vie. Les Québécois en sont-ils arrivés là, à la suite du rejet de la religion catholique, se demande-t-elle.
Clin d’oeil à TLMEP
Le spectacle est enrichi de projections d’images d’archives de Pierre Légaré qu’on voit à Tout le monde en parle. Puis, vers la fin du spectacle, on simule une entrevue d’outre-tombe de l’humoriste avec Guy A. Lepage. Ce dernier lui pose alors son incontournable «question qui tue»!

Ce spectacle d’une heure 50 qui est à la fois un cri du cœur et un précieux document d’informations remarquablement vulgarisées, est aussi un touchant hommage au père, ce qui est rare au Québec, tant au théâtre que dans les autres domaines de création.
Enfin, Il faut rappeler que madame Légaré n’a eu que quelques jours pour se préparer à la mort de son papa qui avait fait une demande d’AMM, alors qu’il vivait une récidive d’un cancer diagnostiqué une quinzaine d’années plus tôt. Le bouleversement psychologique lié à ce court laps de temps a inévitablement influencé l’écriture de cette pièce. Il n’en demeure pas moins que Club sandwich mayonnaise nous entraîne dans des questionnements salutaires qui n’ont pas fini de nous trotter dans la tête.
Club sandwich mayonnaise
Texte: Manuelle Légaré
Mise en scène: François Bernier
Avec: Sylvie De Morais-Nogueira, Manuelle Légaré, Alice Pascual et Martin-David Peters
À l’Usine C, jusqu’au 18 avril
Une production de Porte Parole
*Photo d’accueil: Martin-David Peters et Alice Pascual / Crédit: Maxime Coté

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