Marc-Yvan Coulombe / BabillArt Montréal
Évangéline est un spectacle musical au déploiement scénique impressionnant! Avec 22 chanteurs et danseurs, ainsi que des projections imposantes, on plonge dans l’histoire fictive des amoureux Évangéline et Gabriel, séparés lors de la déportation des Acadiens, en 1755. Maude Cyr-Deschênes défend le rôle-titre, aux côtés d’Olivier Dion en Gabriel. Cette création, inspirée du poème de l’Américain Henry W. Longfellow, est en fait une tragédie qui témoigne de la résilience du peuple acadien.

On a beau être transporté au XVIIIe siècle, le personnage d’Évangéline imaginé par Caroline Cloutier et Frédérick Baron, coauteurs du livret, se comporte comme une jeune femme d’aujourd’hui qui veut vivre ses rêves, en prenant les choses en main.
L’Acadienne Maude Cyr-Deschênes, grande gagnante de La Voix 2024, est irréprochable en Évangéline, tant en ce qui a trait à l’aspect théâtral qu’au chant mais, comme ses collègues, elle n’a malheureusement pas de mélodies mémorables à interpréter. Les musiques folk-pop de Steve Marin ne sont pas désagréables mais, elles manquent d’envergure pour illustrer cette fresque historique, sans parler des rimes souvent banales de Frédérick Baron.
Quant aux quelques dialogues de Caroline Cloutier, plusieurs se perdent sous une trame sonore dont on devrait baisser le volume.
Heureusement, l’ensemble de la distribution est solide. On y remarque aussi l’Acadien, Raphaël Butler, qui se glisse avec brio dans la peau de Beausoleil, un personnage qui a vraiment existé et qui fut un chef de la résistance acadienne, durant la guerre de Sept ans.

On note la performance étincelante de Matthieu Lévesque, un habitué des comédies musicales (Saturday Night Fever, Rock of Ages, Le Bodyguard, etc.) qui devient, ici, un bourgeois convoitant vainement la main d’Évangéline.
Quant à Nathalie Simard, c’est elle qui a reçu les applaudissements les plus nourris, jeudi, soir de la première. En religieuse rebelle, elle interprète, Au nom de toutes les femmes, une chanson qui lui va comme un gant.
On a aussi intégré des autochtones au récit, en évoquant les liens tissés entre les francophones et les Micmacs. C’est ainsi qu’on découvre Océane Kitura Bohémier-Tootoo, artiste du Nunavut, qui fait belle figure en âme guérisseuse.
Cela dit, même si ce spectacle est censé raconter l’histoire d’Évangéline et Gabriel, on s’est bien peu intéressé au héros masculin qui est presque relégué à un rôle secondaire. Les talents de comédiens et de chanteurs d’Olivier Dion, qui a notamment joué dans la comédie musicale Les Trois Mousquetaires, à Paris, sont sous-utilisés dans cette production, où l’on n’est rarement ému, malgré l’ampleur du drame évoqué.
Des tableaux éblouissants!

L’action se déroule principalement devant un grand rideau métallique sur lequel apparaissent diverses projections, un procédé qui s’avère efficace. On est admiratif, entre autres, devant la scène où des Acadiens chassés de leurs terres se retrouvent entassés dans un bateau sur une mer agitée.
Grâce aux effets projetés sur les fils métalliques, on a l’impression que cet exode se déroule sous une pluie battante! Cette magie visuelle repose sur la scénographie de Marilène Bastien et les éclairages de Laurent Routhier.
Ajoutons que les interprètes déplacent eux-mêmes certaines structures sur roulettes, ce qui tend à alourdir la mise en scène de Jean-Jacques Pillet, où certaines transitions traînent en longueur.
Quant aux chorégraphies, plutôt prévisibles, de Véronique Giasson et Aroussen Gros-Louis, elles ajoutent, néanmoins, un certain dynamisme à ce spectacle qui s’étend sur presque trois heures, incluant un entracte.
Malgré la dimension tragique du sujet, plusieurs chansons sont joyeuses. On a parfois l’impression d’entendre des refrains du groupe Kain. Le tout est interprété au son de bandes enregistrées.
Plus de 30 000 billets vendus

Si le premier Acte expose clairement le contexte qui a mené à la déportation des Acadiens, le récit s’embrouille durant la deuxième partie du spectacle. Nous sommes alors en 1763, alors que la France a perdu l’Acadie aux mains des Anglais. Évangéline qui vit à Philadelphie tente de retrouver Gabriel. À la suite d’un rendez-vous manqué, tous les deux errent entre La Nouvelle-Orléans et Grand-Pré, en Nouvelle-Écosse, à la recherche l’un de l’autre.
Curieusement, au lieu de suivre de près les péripéties du couple, on braque plutôt les projecteurs sur des personnages secondaires dont le manipulateur Père Félix (Laurent Lucas), ainsi que Soeur Marguerite (Nathalie Simard) et son discours féministe.
Résultat: on a l’impression qu’une partie essentielle de l’histoire d’amour d’Évangéline et Gabriel est escamotée, alors que l’émotion devrait justement être à son comble!
En fait, ce n’est qu’à la toute fin que les larmes nous montent aux yeux, lorsque Raphaël Butler et Maude Cyr-Deschênes interprètent la magnifique Évangéline de Michel Conte, popularisée, notamment, par Isabelle Pierre et Annie Blanchard.

Malgré certaines réserves, disons bravo à Gestev, firme de Québecor, pour avoir misé sur cette ambitieuse création qui sera aussi présentée à Québec, Trois-Rivières et Moncton, au cours des prochains mois.
En plus de susciter un véritable engouement, avec plus de 30 000 billets vendus, Évangéline a aussi l’immense mérite de nous remémorer un chapitre crucial de l’histoire de l’Amérique francophone.
Évangéline
À la Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts jusqu’au 8 février.
Pour voir toutes les dates: https://evangelinemusical.ca./

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