Marc-Yvan Coulombe / BabillArt Montréal
À la fois drôle et bouleversante, la pièce Hosanna ou la Shéhérazade des pauvres est un collage de deux œuvres de Michel Tremblay. On y retrouve Hosanna, alias Claude Lemieux, célèbre personnage de travesti d’une pièce créée en 1973. Il partage la scène avec l’être brisé qu’il est lui-même devenu, cinquante ans plus tard, dans le roman la Shéhérazade des pauvres.
D’entrée de jeu, on a l’impression que la fiction se prolonge dans la réalité. En effet, le spectacle s’ouvre avec une scène où ce héros désillusionné est interprété par Luc Provost, créateur de la drag queen Mado Lamotte, héritière spirituelle d’Hosanna. L’artiste apparaît, ici, désabusé, sans perruque et sans maquillage.

Reclus dans son appartement, après avoir été profondément humilié par ses pairs, cet ex-travesti qui a renoncé au monde des paillettes, reçoit la visite d’un journaliste de Fugues qui s’intéresse à la faune LGBTQ+ des années soixante-dix. Un peu comme Shéhérazade, narratrice des contes des Mille et Une Nuits, il accepte de raconter des histoires: celles de son passé d’écorché vif.
Luc Provost gesticule sans doute un peu trop et on perd souvent ses mots. Mais sa présence dans ce spectacle est d’une grande pertinence, puisqu’il a lui-même contribué à faire entrer les drags dans notre quotidien. Il est, en quelque sorte, un symbole de l’évolution des mentalités, à ce chapitre, au Québec.
Avec autodérision, le vieil homme se remémore les nuits mouvementées de sa jeunesse et ses souvenirs revivent, devant nous. Une dizaine de scènes circulaires occupent le plateau, évoquant : l’appartement d’Hosanna, un cabaret, un magasin de vêtements pour dames, etc.

On découvre alors le jeune Claude Lemieux, un être tiraillé par son identité sexuelle. Le comédien Vincent Roy joue ce rôle avec beaucoup de nuances, en mettant d’abord l’emphase sur la naïveté de son personnage qui sera vite désenchanté, au contact de la faune qu’il fréquente dans la grande ville. Il s’interroge aussi sur sa relation avec son amant Cuirette, un «gars d’bicycle» viril, incarné avec panache par Gabriel Fournier.
Or, la perfide Sandra (impeccable Jonathan Gagnon), a une solide emprise sur Cuirette, au grand désarroi d’Hosanna qui tente péniblement d’accéder au cénacle, aux côtés de la Duchesse de Langeais (magistral Jacques Leblanc).
Pour compléter ce voyage dans le temps, on voit même apparaître Hosanna vers l’âge de 10 ans, un rôle joué en alternance par Sacha Lapointe ou Oscar Vaillancourt. Le jeune garçon qui démontre de l’intérêt pour les vêtements féminins est vite rabroué par sa mère, ce qui le marquera à jamais.
D’ailleurs, la question du genre est récurrente dans ce spectacle. On rappelle, notamment, l’héritage de Guilda, un artiste transformiste qui a réussi à se produire à la Place des Arts, au milieu des années 60, alors que peu de vedettes d’ici avaient accès à ce lieu qu’on surnommait la «place des autres». Cet événement avait même donné lieu à une manifestation évoquée avec des pancartes anti ou pro-Guilda.

Le metteur en scène Maxime Robin, qui signe aussi l’adaptation du texte, réussit de main de maître à dresser un portrait cohérent et touchant de cette Hosanna en trois temps. Tout en racontant l’histoire bouleversante d’un homme anéanti par des blessures d’enfance et la trahison de soi-disant amis, il souligne les avancées de groupes marginaux. Entre autres, il confie le rôle du journaliste «non binaire» à la convaincante comédienne Sally Sakho.
Grâce à l’humour acidulé de Tremblay, porté par une distribution étincelante, on éclate souvent de rire! Ce spectacle rythmé est aussi agrémenté de succès des années 1970 (Dufresne, Presley, Renée Claude, etc.), interprétés avec une bonne dose de folie douce par Valérie Laroche qui navigue entre les tournettes, juchée sur ses patins à roulettes!

Un demi-siècle après son entrée en scène sur la Main, à deux pas du TNM, Hosanna est donc de retour chez elle, dans un spectacle à la fois profond et léger, créé au Trident, à Québec, en 2023.
La première partie de la pièce est colorée et drôle. Après l’entracte, le ton est plus dramatique mais, le rêve semble briller encore comme une lueur dans le noir.
Hosanna, enfant, termine la soirée en fredonnant candidement le refrain de Dalida: «Laissez-moi danser, chanter en liberté… Aller jusqu’au bout du rêve». Poignant!
Hosanna ou la Shéhérazade des pauvres
De: Michel Tremblay
Montage et mise en scène: Maxime Robin
À l’affiche au TNM, jusqu’au 9 décembre 2025.
Ce spectacle sera présenté en tournée du 13 janvier au 10 février 2026.
Durée: 2h 10 incluant un entracte.
Crédit: Yves Renaud

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