Spectacle musical basé sur l’oeuvre de Richard Desjardins
Marc-Yvan Coulombe / BabillArt Montréal
Vouloir porter à la scène l’immensité de l’œuvre de Richard Desjardins est une promesse à la fois noble et périlleuse. Avec L’effet Lisa, le Théâtre de l’Œil Ouvert offre un spectacle généreux, mais qui souffre de ses propres ambitions, en entremêlant les destins de sept personnages et en puisant dans un catalogue musical colossal.
Ce collage de Jade Bruneau prend forme dans un texte parfois difficile à suivre, où s’entremêlent les enjeux climatiques, le sort réservé aux Premières Nations et des revendications féministes. Ces discours au ton parfois moralisateur sont mis de l’avant, au détriment de chansons iconiques dont on n’entend souvent que quelques mesures.

Un territoire en feu
Le spectacle L’effet Lisa tient son titre d’une chanson de l’album Boom Boom de Richard Desjardins.
L’action se déroule à Company Town, une petite ville fictive dans l’Ouest du Québec, menacée par un incendie de forêt, ce qui devient le symbole de la crise climatique et de notre rapport destructeur au territoire.
C’est là qu’on retrouve plusieurs personnages des chansons de Desjardins, dont le Bon gars et le Bum, deux frères en constante opposition, ainsi que Jenny, déchirée entre deux amours. Ils croisent, entre autres, la Femme de ménage (de la chanson Tu m’aimes-tu?), ainsi que l’Enracinée, la barmaid du Boomtown Café.
À leurs côtés, on découvre l’Homme du campe (camp) qui semble être le reflet de Richard Desjardins lui-même. Joué avec d’infinies nuances par Jean-François Casabonne, ce personnage qui vit seul dans la forêt, est l’une des figures les plus fascinantes du spectacle.
L’histoire est narrée par la Lune. Noémie Godin Vigneau est à la fois onirique et énigmatique dans ce rôle indispensable pour la compréhension de cette fable chorale très dense.
Le récit se déroule dans un espace où des planches placées à la verticale évoquent tantôt la Company Town, tantôt le Boomtown Café, ou la forêt. Le décor de Félix Plante et les éclairages de Maude Serrurier sont ainsi d’une grande efficacité!

Jean-François Casabonne et Noémie Godin Vigneau dans L’effet Lisa.
Cette audacieuse création est portée par une troupe expérimentée. Créé en 2010, le Théâtre de l’Œil Ouvert a produit les spectacles La Corriveau – La soif des corbeaux, ainsi que Belmont, inspiré du répertoire de Diane Dufresne. C’est à cette même compagnie qu’on doit: Clémence, des fleurs d’enfants pour grandes personnes, créé à partir de l’œuvre de Clémence DesRochers et La géante, tiré du parcours de Rose Ouellette, alias La Poune.
Une fois de plus, le TOO a fait appel à de solides interprètes dont Simon Fréchette-Daoust qui nous offre sans doute le point culminant du spectacle avec son interprétation bouleversante de Tu m’aimes-tu?
Son personnage (le Bon gars) vit un déchirant triangle amoureux impliquant son frère (le Bum), incarné par Steven Lee Potvin. Cet acteur très sollicité au théâtre qu’on a aussi vu à la télé dans Dumas, a toutefois une projection inégale, ce qui nuit à la compréhension du texte.

Simon Fréchette-Daoust et Steven Lee Potvin dans L’effet Lisa.
Geneviève Alarie est convaincante dans le rôle de l’Enracinée, insufflant une profondeur quasi-mystique à cette barmaid, gardienne de la mémoire de Company Town.
Quant à Sarah Villeneuve-Desjardins, elle devient un personnage clé de l’œuvre. Exaspérée d’habiter trop près d’une fonderie toxique, la Femme de ménage est à la fois vulnérable et révoltée de voir les autorités fermer les yeux devant ce désastre environnemental.

L’effet Lisa, un spectacle musical basé sur l’œuvre de Richard Desjardins.
Chapeau au directeur musical Marc-André Perron, véritable pilier de L’effet Lisa ! Avec ses claviers, il génère un liant narratif, en étroite collaboration avec le violoncelliste Stéphane Tétreault.
Ces deux musiciens en symbiose arrivent à nous donner l’impression qu’ils forment un orchestre de chambre, tant leurs arrangements sont riches et appropriés aux chansons !

Stéphane Tétreault, violoncelliste, dans le spectacle L’effet Lisa.
Or, il est bien risqué d’interrompre la musique et la poésie luxuriante de l’auteur compositeur de Quand j’aime une fois j’aime pour toujours, ce qu’on fait trop souvent dans ce spectacle.
D’ailleurs, dans le magnifique programme papier de L’effet Lisa, l’auteur Philippe Robert reconnaît qu’il s’est demandé: «Comment on arrive à oser poser des mots aux côtés de ceux de Richard Desjardins ?»
La question demeure entière au terme de ce spectacle verbeux de deux heures sans entracte.

Steven Lee Potvin et Jade Bruneau dans L’effet Lisa.
Entre des sommets de la poésie québécoise, on se retrouve à des niveaux fort prosaïques. C’est ainsi que Jenny, incarnée par Jade Bruneau, nous annonce qu’elle se lance en politique « pour changer le monde » — une formule usée à la corde !
De plus, ce personnage se transforme parfois en conférencière, ce qui brise l’immersion du spectateur. Un exemple? Alors qu’il est question d’urgence climatique, elle prend le temps d’énumérer des noms donnés à des catastrophes naturelles, en nous rappelant que l’attribution exclusive de prénoms féminins aux tempêtes et ouragans n’a été abandonnée qu’en 1979. Ce registre familier détonne par rapport au style poétique de Desjardins.

L’effet Lisa sera présenté en tournée à travers le Québec.
Enfin, si le livret tombe parfois dans une forme de didactisme, on se réjouit de l’audace de Jade Bruneau et Philippe Robert, qui refusent la facilité du simple spectacle hommage pour tenter un geste de théâtre engagé.
Malgré les réserves énoncées, ils nous font vibrer à la beauté des chansons de Richard Desjardins et nous donnent envie de replonger dans l’oeuvre de cet illustre Abitibien.
L’Effet Lisa
Ce spectacle musical basé sur l’oeuvre de Richard Desjardins est à l’affiche du Centre culturel Desjardins de Joliette jusqu’au 1er août, avant de s’installer au Carré 150 à Victoriaville jusqu’au 23 août. L’effet Lisa sera ensuite présenté au Théâtre La Bordée à Québec, avant de partir en tournée à travers la Belle Province.
*Photos fournies par le Théâtre de l’Œil Ouvert.

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