Les lieder de Vigneault et Leclerc : une réussite sur toute la ligne

Retour sur un triomphe qui s’apprête déjà à prendre une nouvelle dimension

Marc-Yvan Coulombe / BabillArt Montréal

À l’orée de ses 98 ans, Gilles Vigneault continue de nous étonner avec Sentiers intérieurs, un recueil de seize de ses textes – dont certains inédits – mis en musique par Simon Leclerc. La première tant attendue de cette œuvre a fait salle comble samedi après-midi, à la Salle Bourgie et l’événement restera sans doute gravé dans nos annales!

Moins d’un quart d’heure avant le concert, on se demandait encore si le poète de Natashquan assisterait à la naissance sur scène de cette création interprétée par le baryton Hugo Laporte et le pianiste Olivier Godin.

Puis, soudainement, ce phare de la culture québécoise a fait son entrée par l’avant de la salle, en se dirigeant d’un bon pas vers son siège avec sa garde rapprochée, sous les applaudissements et les bravos!

L’orfèvre des mots était avec nous. La fête allait commencer.

Du vertige des cieux à l’école buissonnière

Fidèle à ses habitudes, cet homme de cœur nous parle de lui et aussi de nous dans chacun des textes de ce recueil d’une durée d’environ 75 minutes.

Neiges et Je vieillis sont empreints de nostalgie, mais l’humour n’est jamais bien loin chez Vigneault qui signe aussi Je fais de plus en plus mon âge.

Puis, sa poésie s’envole avec une légèreté envoûtante jusque Dans les clartés du ciel. On s’arrête aussi à La fenêtre, pour observer un vol de goéland au 103e étage. C’est d’une beauté vertigineuse!

Chaque lied a son propos et sa couleur, portés par une musique qui se marie harmonieusement aux mots et tend à en illustrer l’intention poétique.

Par exemple, sur des rythmes proches de la chanson traditionnelle québécoise, Les écoliers du mois de mai devient en quelque sorte une saynète où Hugo Laporte brille de mille feux!

Avec une théâtralité très appropriée, le baryton se transforme en professeur exaspéré de voir ses jeunes élèves faire l’école buissonnière. L’auditoire s’est visiblement délecté de cette ode à l’insouciance juvénile!

Le pianiste Olivier Godin et le baryton Hugo Laporte, lors de la création de Sentiers intérieurs

Les ambiances varient judicieusement d’une pièce à l’autre dans ces partitions de Simon Leclerc, musicien expérimenté à qui l’on doit de nombreuses adaptations symphoniques dont celle de l’œuvre du groupe culte québécois Harmonium.

Le compositeur, fasciné durant son enfance, par des enregistrements de lieder — notamment de Schubert —, rêvait depuis longtemps d’écrire un tel cycle pour baryton et piano.

Sa partition pour Novembre se révèle presque jazzée, alors que Dépit s’ouvre dans un registre plus dramatique avec des accords martelés au piano.

Olivier Godin semblait déjà à l’aise, dans ces nouvelles musiques denses, en ce jour de première. Il faut dire que ce pianiste, qui est directeur artistique de la Salle Bourgie, a lui aussi une longue feuille de route. Il a notamment enregistré de nombreux disques salués par la critique dont une intégrale des 333 mélodies de Jules Massenet.

Quant à Hugo Laporte, il est visiblement dans son élément dans ce répertoire qui fait aussi appel à ses talents d’acteur. Ce baryton, natif de Québec, s’est fait remarquer dans quelques productions de l’Opéra de Montréal et de l’Opéra de Québec, en plus d’avoir tenu le rôle-titre dans une mouture québécoise du Fantôme de l’Opéra d’Andrew Lloyd Webber. 

Enjoué, le trentenaire a chanté le tandem Leclerc-Vigneault avec assurance, en lançant parfois des regards complices au nonagénaire assis non loin de la scène.

Dans la mire d’Atma Classique?

Non seulement cette coproduction du Festival international de la littérature et de la Salle Bourgie s’est-elle terminée par une longue ovation debout, mais tout indique que ce n’est là qu’un premier chapitre.

L’initiateur du projet, Olivier Godin, m’a confié : «Oui, il est question d’un éventuel enregistrement du cycle de lieder. Nous en sommes aux toutes premières discussions pour le moment, mais le projet est bien dans l’air du temps.» La présence dans la salle de Nicholas Choinière, l’un des dirigeants d’Atma Classique, indiquerait-elle que cette oeuvre pourrait trouver sa niche chez le réputé label québécois?

Il ne reste plus qu’à souhaiter que le grand public ait bientôt accès à un enregistrement de Sentiers intérieurs, une œuvre puissante où la musique sensible de Simon Leclerc magnifie les mots d’un Gilles Vigneault au génie et à la jeunesse de cœur éternels.

Des surtitres ont aussi aidé les spectateurs à suivre les textes de Sentiers intérieurs

La première mondiale de Sentiers intérieurs de Simon Leclerc et Gilles Vigneault a été présentée à la Salle Bourgie, le 3 octobre 2026.

*Sur la photo d’accueil, de gauche à droite : Olivier Godin, Simon Leclerc, Gilles Vigneault et Hugo Laporte. / Crédit photo: Julien Vieillard-Baron.

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