L’Orestie au TNM: tragédie antique aux résonances actuelles

Marc-Yvan Coulombe / BabillArt Montréal

C’est un véritable spectacle-événement que présente le Théâtre du Nouveau Monde en ouvrant sa saison 2026-2027 avec une relecture de L’Orestie d’Eschyle, mise en scène par Alice Ronfard.

Cette production d’envergure, d’une beauté visuelle saisissante, réunit une trentaine de comédiens entourant Violette Chauveau, dans le rôle central de Clytemnestre. Ensemble, ils redonnent vie à cette trilogie de la Grèce antique qui regroupe trois tragédies : Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides.

Dès le lever de rideau, une véritable féerie de costumes attire notre attention, tandis que trois musiciens traduisent avec une grande sensibilité les tensions psychologiques et intensifient considérablement l’émotion tout au long du spectacle.

Cette fresque monumentale célèbre le 75e anniversaire de l’institution montréalaise. Elle marque également le coup d’envoi de la toute première programmation officielle de son nouveau directeur artistique, Geoffrey Gaquère.

D’une durée d’environ 3 heures et demie, incluant deux entractes, l’ambitieuse coproduction du TNM et du Théâtre français du Centre national des arts sait maintenir le spectateur en haleine du début à la fin.

La justice face à la spirale de la violence

Une scène de L’Orestie d’Eschyle au TNM / Crédit: Yves Renaud

Le mot Orestie (du grec ancien Oresteia) signifie l’histoire d’Oreste. C’est le titre que le poète Eschyle a donné à sa célèbre trilogie tragique en 458 avant J.-C.

Le personnage d’Oreste est le fils d’Agamemnon et de Clytemnestre. Sa mère ayant assassiné son père, le jeune homme est celui qui doit venger ce meurtre en tuant sa propre mère.

L’Orestie retrace la spirale sanglante et destructrice qui accable la famille des Atrides, les descendants d’Atrée, père du roi Agamemnon. L’histoire s’ouvre sur le retour de ce souverain, vainqueur de la guerre de Troie. Révoltée à la suite du sacrifice de leur fille Iphigénie aux dieux, la reine Clytemnestre assassine elle-même son époux.

Ce meurtre déclenche la colère de leurs deux autres enfants : Oreste et Électre. Habité par le devoir de laver l’affront fait à son père, le fils commet un matricide. Poursuivi pour ce crime par les Érinyes, divinités de la vengeance, l’accusé sera jugé par le tout premier tribunal citoyen de l’histoire de l’humanité.

On voit tout de suite des failles s’immiscer dans la justice des humains. Par exemple, on ne tiendra nullement compte du fait qu’Oreste, qui hésitait à commettre ce crime, a été poussé à l’acte par sa sœur Électre, habitée par une fureur obsessionnelle. La jeune femme réclame à hauts cris l’assassinat de sa mère, tout en tenant pour acquis que c’est son frère et non pas elle qui doit poser ce geste. Or, le tribunal ferme les yeux sur cette responsabilité pour faire porter l’entièreté du blâme sur Oreste.

Même si l’action se déroule il y a 2 500 ans, le public se sent interpellé par le texte limpide d’Alice Ronfard dont l’ultime question est : Comment vivre après la violence? Les tribunaux ont beau rendre leurs verdicts, le droit n’élimine pas automatiquement la rancœur et la spirale revancharde.

De la fureur d’Électre à l’insolence d’Apollon

Les comédiens de L’Orestie d’Eschyle au TNM et les musiciens au deuxième palier / Crédit Yves Renaud

Dans cette distribution de haut vol, Violette Chauveau est magistrale en Clytemnestre. Sa fille Électre est incarnée avec une très grande intensité par Évelyne Rompré, une jeune femme en colère qui pousse son frère à tuer leur mère meurtrière.

Jules Ronfard joue avec doigté ce personnage tiraillé entre son amour pour celle qui l’a mis au monde et son sens de l’honneur qui l’amènera à commettre l’irréparable. Quant à Francis Ducharme, il est bouleversant lorsqu’il incarne Oreste vieux, hanté par ses doutes et ses remords, dans la dernière partie du spectacle.

Même s’il s’agit d’une tragédie, on rit parfois, surtout en présence de l’Apollon insolent et presque clownesque joué par Alex Bergeron.

Enfin, la musique et la conception sonore d’Alexander MacSween enveloppent magnifiquement ce récit en contribuant à son rythme dynamique. La mise en mouvements de cette imposante distribution par Francis Ducharme s’apparente d’ailleurs parfois à une danse ou une course au ralenti.

Les costumes et les coiffures de Marie Chantale Vaillancourt allient avec brio modernité et intemporalité, sous les éclairages nets d’Étienne Boucher. Certaines tenues sont ornées de franges rouge écarlate faisant écho à des éléments du décor comme un rappel glaçant de cet univers sanguinaire.

À droite sur cette photo: Alex Bergeron dans le rôle d’Apollon / Crédit: Yves Renaud

L’Orestie
Texte : Eschyle | Mise en scène : Alice Ronfard
Coproduction : TNM et Théâtre français du CNA
Spectacle présenté à Montréal au TNM jusqu’au 21 octobre 2026, puis à Ottawa au CNA du 5 au 7 novembre 2026.

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