Marc-Yvan Coulombe / BabillArt Montréal
Anne Dorval brille de mille feux sur les planches du TNM, dans le rôle du personnage central du roman Que notre joie demeure de Kev Lambert qui a notamment reçu le Prix Médicis, en 2023. Fabuleuse actrice, celle qui nous a tant fait rire en incarnant Criquette et Ashley dans Le coeur a ses raisons, évolue dans un tout autre registre, en se glissant dans la peau de Céline Wachowski.
La triste histoire de cette richissime architecte montréalaise, dont la carrière s’abîme dans une controverse sur fond de tensions sociales, nous est racontée à travers une pièce d’une durée de trois heures où s’installent, cependant, certaines longueurs.

Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais qui signent l’adaptation et la mise en scène du spectacle, ont réussi à créer des dialogues bien tournés, où l’on suit la chute vertigineuse de cette «starchitecte». Elle rêvait d’offrir à sa ville natale, un édifice qui aurait fait la fierté de tous. Loin de là, elle se retrouve à dessiner un bâtiment pour une entreprise qui soulève la polémique.
Un portrait du Montréal d’aujourd’hui
La construction de cette tour a pour effet de faire grimper les loyers de tout un quartier et des mécontents ne tardent pas à manifester devant le chantier. À cela s’ajoute la publication d’un article de magazine qui dépeint Wachowski comme une femme tyrannique envers ses employés.
Que vous ayez lu ou non le roman Que notre joie demeure, le propos n’en n’est pas moins percutant et brûlant d’actualité. On y aborde la lutte des classes, à travers une collision frontale entre les priorités des gagne-petit et celles d’une élite éprise d’art et de beauté. On a vite saisi le conflit qui se dessine, de sorte que plusieurs scènes semblent plus ou moins redondantes.
De plus, les admirateurs de Kev Lambert doivent s’attendre à faire leur deuil de son style d’écriture fiorituré, avec ses descriptions détaillées des personnages et de leurs espaces. On a plutôt opté pour des répliques relativement concises, dans le but de favoriser l’évolution de l’intrigue.

Cela dit, c’est Anne Dorval qui porte cette pièce sur ses épaules. Elle est pleinement convaincante dans le rôle de cette patronne à la fois exigeante, idéaliste et humaniste. S’il est vrai que son discours bien structuré nous porte à réfléchir, il est toutefois rarement émouvant.
Bien que moralisateur envers les hommes blancs, les policiers et la droite, le texte ne juge pas son héroïne, si paradoxale soit-elle. D’ailleurs, en tant que spectateur, on se prend parfois à la détester; à d’autres moments, on est plutôt enclin à compatir avec elle. Le soir de la première, le public a même applaudi spontanément cette Céline en colère contre la médiocrité et le manque d’ambition du Québec, notamment, en ce qui a trait à l’architecture.
Aux côtés de ce pilier de la distribution, pas moins de dix comédiens sont sur scène dont Macha Limonchik, qui incarne la grande amie de l’architecte. À vrai dire, on s’attache peu à ces personnages secondaires mais, on remarque que Louise Cardinal excelle dans chacun des petits rôles qu’on lui confie. On est envoûté, entre autres, par une courte scène où elle se glisse dans la peau de Diane Dufresne interprétant Le rêve de Stella Spotlight. Sublime!
Projections et scènes tournées en direct
Les éclairages de Julie Basse et le décor de Geneviève Lizotte sont de précieux atouts dans cette production, de même que les images vidéo de Félix Fradet‑Faguy projetées sur de grands panneaux pivotants. Grâce à un ingénieux habillage visuel, on découvre l’imposante tour qui est au cœur du litige.
Il y a aussi des scènes tournées en direct qui soulignent efficacement la dimension médiatique de ce conflit. Cependant, les panneaux du centre de la scène déforment les projections en les coupant en deux parties.

Malgré certaines réserves, la transposition scénique de Que notre joie demeure est un spectacle d’envergure où Anne Dorval est éblouissante dans un rôle qu’on croirait écrit pour elle!
Que notre joie demeure
D’après le roman de Kev Lambert.
Adaptation et mise en scène : Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais. Une coproduction du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) et de La Messe basse.
Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 19 avril.

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