Le Chœur de chambre philharmonique d’Estonie célèbre Arvo Pärt
Marc-Yvan Coulombe / BabillArt Montréal
Un dimanche soir qui restera gravé dans les mémoires s’est déroulé à la Maison symphonique, en ce 15 février, alors qu’on accueillait pour la toute première fois au Québec, le Chœur de chambre philharmonique d’Estonie. Les 24 chanteurs et chanteuses qui ont fait le voyage à Montréal étaient dirigés par Tõnu Kaljuste, chef fondateur de cet ensemble qui a vu le jour en 1981. Leur concert s’inscrit dans le cadre d’une tournée soulignant le 90e anniversaire du compositeur estonien Arvo Pärt, figure emblématique du minimalisme sacré.
Chants en quatre langues

On a ouvert la soirée avec le Magnificat de Pärt, l’une de ses partitions les plus célèbres. Elle est basée sur le cantique de Marie, tiré de l’Évangile selon saint Luc. Cette pièce pour chœur a cappella est écrite dans le style tintinnabuli, un procédé de composition créé par Arvo Pärt. L’oeuvre repose en grande partie sur la note de récitation tenue en do et des structures mélodiques qui s’y heurtent de manière parfois dissonante.
Les chanteurs ont fait preuve d’une précision impeccable durant cette interprétation que le public a suivie avec grande attention. Il faut dire que l’EPCC a une longue histoire avec la musique de Pärt, notamment, à travers certains enregistrements qui remontent à il y a plus de 30 ans.
Quant à Tõnu Kaljuste, âgé de 72 ans, il dirige sans ostentation, avec des gestes simples et clairs qui s’avèrent très efficaces.

Parmi les autres temps forts de ce concert, on retiendra The Deer’s Cry, où l’on a eu l’impression d’être plongés dans l’atmosphère d’une litanie méditative. Le compositeur a écrit cette pièce à partir d’un texte du Ve siècle attribué à saint Patrick, reconnu comme celui qui a introduit le christianisme en Irlande. Selon une légende, cette prière aurait permis à saint Patrick et ses moines d’échapper à une embuscade.
Suivra, «Dopo la vittoria», une «petite cantate» dont le texte relate le baptême de saint Augustin par saint Ambroise.
Dès les premières lignes, on précise que saint Ambroise composa cet hymne solennel après la victoire totale sur les ariens. Ces mots sont interprétés par le choeur dans une sorte de récitatif en notes détachées et chantées rapidement. Kaljuste a contribué à adoucir les aspérités de la partition, sans altérer son intensité.
«Une langue détermine le caractère d’une oeuvre»
La première partie du concert s’est conclue en apothéose avec des extraits du Kanon Pokajanen, composé sur le texte du Canon de la Pénitence, associé à la préparation de Pâques pour les chrétiens orthodoxes. Un doux murmure des voix masculines a soutenu les pièces Kontakion et Ikos, alors que la dernière section de la Prière après le Canon a culminé dans une sorte de cri pour demander pardon au Seigneur.
Puis, le chant, en slavon liturgique, s’est apaisé jusqu’à une fin solennelle sur la note la plus grave de la soirée; on aurait dit le bourdonnement d’un tuyau d’orgue!
Dans l’excellent programme papier fourni par Traquen’Art, présentateur de ce concert, on a judicieusement transcrit une citation d’Arvo Pärt, au sujet de l’importance déterminante de la langue dans son travail de compositeur:
«Je voulais donner aux mots l’occasion de choisir leurs propres sons, de tracer leur propre ligne musicale. Ainsi -à ma grande surprise- est née une musique imprégnée du caractère étrange de cette langue particulière, utilisée exclusivement dans les textes liturgiques. C’est ce Canon qui m’a clairement montré à quel point le choix d’une langue détermine le caractère d’une œuvre – à tel point que toute la construction de la composition se soumet au texte et à ses lois, si on laisse la langue ‘‘faire sa musique’’»

Durant ce fabuleux voyage musical, le Chœur de chambre philharmonique d’Estonie a chanté en quatre langues: latin, anglais, italien et slavon liturgique. Après l’entracte, on a interprété des oeuvres de Philip Glass, ainsi que de deux autres compositeurs estoniens contemporains, soit, Veljo Tormis et Evelin Seppar.
L’assistance s’est montrée fort enthousiaste à l’écoute des Cries of London. Cette composition de l’Italien Luciano Berio, inspirée des marchands de rue anglais, est un hommage aux polyphonies descriptives de la Renaissance, empreint de théâtralité. Le chef Kaljuste s’est lui-même prêté au jeu, en toussant volontairement à la fin de cette oeuvre qui vise à dépeindre une certaine vision de la vie agitée en ville.
Quelques chanteurs ont eu leurs moments de gloire à travers de splendides solos. Ce fut le cas, notamment, de la soprano Yena Choi, du ténor Danila Frantou et de la basse Henry Tiisma. Mais, ce qui nous a surtout éblouis, c’est le chœur lui-même et son chef qui ne font qu’un au service de la musique complexe et solennelle de Pärt.
Le Chœur de chambre philharmonique d’Estonie célèbre Arvo Pärt
Dimanche 15 février 2026, à 19h 30, à la Maison symphonique
*Crédit photo: Anne Lamarque

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